Croze
     
Croze
Je suis arrivé un peu avant la nuit. Il pleuvait des trombes. J’ai même failli m’arrêter quelques heures plutôt sur l’autoroute, la pluie était trop forte, aveuglante. René m’a accueilli, une bonne poignée de main, et en même temps l’homme se tient à distance, respectueux. Il me donne les clés, me montre comment charger le poêle. Puis il retourne chez lui, une des rares maisons en contrebas.
Le lendemain les chemins sont silencieux, ou plein de bruits d’animaux. Il y a de la brume, de la pluie par intermittence, puis le soleil, le ciel bleu.
Des journées entières à marcher dans la forêt, arpenter les chemins, écouter le son de la nature, musique étonnante et familière à la fois, très vite oubliée dans les villes, très vite revenue dans les montagnes ou moyennes montagnes.
Et puis la rivière. Le chant de la rivière, son murmure, son aura, sa voix tout le temps présente, même la nuit, la rivière nous berce.
J’aimerai parler aussi du vide. Du moins d’une apparence de vide. Ici pas d’affiches publicitaires, de personnes qu’on croise en permanence, de vrombissements de pot d’échappement ou de radios intempestives. Pas de spectacle ou de distraction. Un certain vide. Mais en quelques heures à peine ce vide devient de l’épaisseur, de la concentration, de la présence entre les choses, entre les cailloux et nous, entre les troncs, les traces dans la boue, les tresses d’écumes du torrent et nous. Le froid est une matière, la pluie aussi, on fait avec le froid, on imagine avec la pluie, on crée avec la lumière qui passe par le carreau de la cuisine. Ou on ne fait rien. On écoute les granulés de bois brûler dans le poêle.
Une chouette a hululé. C’est la nuit. L’imagination peut recommencer. Il y a suffisamment rien pour que rien soit tout le reste, ce vivant étrange, presque invisible et délicatement silencieux.
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